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  • Les conséquences de l'annexion de la Crimée par la Russie

  • Les enjeux géopolitiques de la région

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Le pont de Crimée, symbole de l’annexion de la péninsule ukrainienne

La Russie met les bouchées doubles pour achever la construction d’un chemin de fer parallèle au pont sur le détroit de Kertch. 

Par  Isabelle Mandraud - Le Monde - Publié le 16 mars 2019 à 10h08

Des avions de guerre russes survolent le pont du détroit de Kertch, le 25 novembre 2018. PAVEL REBROV / REUTERS

La route rapiécée fait soudain place à une belle artère, deux voies dans chaque sens, toute neuve. Venant d’Anapa, dans la région russe de Krasnodar, il ne faut pas plus d’une heure trente en voiture pour rejoindre le pont de Crimée et ses dix-huit kilomètres d’asphalte suspendus au-dessus des flots couleur bronze, divisés entre la mer d’Azov, à droite, et la mer Noire, à gauche. A quelques encablures, à peine, de l’Ukraine.

Inauguré en mai 2018 par Vladimir Poutine, qui s’était glissé pour l’occasion au volant d’un camion KamAZ orange vif, l’ouvrage bâti sur le détroit de Kertch est devenu le symbole le plus criant de l’annexion de la péninsule ukrainienne, ratifiée au Kremlin le 18 mars 2014. Son emblème, même, que l’on retrouve aujourd’hui sous forme de tee-shirts ou de tasses à l’autre bout du pont, dans les magasins de souvenirs de Kertch, à l’extrémité orientale de la péninsule. Cinq ans plus tard, en présence de son président, la Russie s’apprête à célébrer le rattachement de la Crimée, non reconnu par la communauté internationale.

« Neuf cents heures de tempête »

Par gros temps, un panneau prévient l’automobiliste qu’il faut réduire sa vitesse. Le détroit est réputé pour ses violentes tempêtes hivernales. Il souffle un vent glacial à décorner les bœufs au sommet du pont, mais rien n’a fait dévier sa construction, confiée à Arkadi Rotenberg, un proche du chef du Kremlin. Jusqu’à 15 000 ouvriers et ingénieurs se sont relayés pour mener à bien le projet en un temps record, malgré les craintes des experts, malgré les sanctions occidentales, et son coût global évalué à 3 milliards d’euros.

Au même endroit, en 1943, Hitler avait projeté d’élever un pont similaire en six mois. Un autre a vu le jour en 1944, sur le même tracé, après la défaite des troupes allemandes, avant de s’écrouler, victime des glaces. Staline en avait rêvé, Poutine l’a fait. Comme un trait indélébile pour empêcher tout retour en arrière.

Le trafic n’est pas très dense sur le tablier, même si, selon la version officielle, plus de 3,5 millions de véhicules ont emprunté cette nouvelle route depuis son ouverture, et mille camions de marchandises effectuent chaque jour la traversée. Qu’importent les chiffres : le pont de Crimée préfigure désormais une nouvelle étape. Bientôt, d’ici à la fin de l’année, son frère jumeau, ferroviaire cette fois, parallèle mais plus mince et plus haut, sera achevé, qui devrait acheminer quinze trains par jour.

Des dizaines d’ouvriers en gilets fluo s’affairent. La moitié des rails est déjà posée. « Malgré neuf cents heures de tempête, nous avons poursuivi le travail »,plastronne le chef de chantier, Kaïrat Toursounbekov, casque sur la tête.

« C’est une infrastructure unique, une partie vitale de notre existence », se rengorge dans son bureau Sergueï Borozdine, chef de l’administration de Kertch. Un objet de tensions récurrentes, aussi, mais qui permet à Moscou d’asseoir sa domination sur le transport maritime et de resserrer son étau sur les 37 000 km2de la mer d’Azov, hier encore partagée avec l’Ukraine, sous contrôle de facto aujourd’hui de la Russie.

Les bateaux battant pavillon ukrainien se font en effet rares au passage du détroit. Les arches du pont, limitées à 35 mètres de hauteur, les inspections tatillonnes des patrouilleurs russes ont fortement réduit l’activité des ports ukrainiens de Berdyansk et de Marioupol, les seuls en eaux profondes de la mer d’Azov, désormais contraints à fonctionner au ralenti. « Rien n’a changé », élude contre toute évidence Dmitri Kondakov, directeur adjoint des travaux. En réalité, depuis l’inauguration du pont, la pression n’a fait que croître.

« Complexes de missiles »

 

La crise a fini par éclater en novembre 2018, lorsque deux petits navires militaires et un remorqueur ukrainiens ont été arraisonnés de force et leurs équipages capturés pour franchissement « illicite » des eaux territoriales. A Kertch, sur la base maritime du FSB, les services russes qui assurent la surveillance des frontières, les bateaux sous séquestre sont toujours visibles. Immobiles, à moitié dissimulés par un vieux cargo rouillé, ils font face au pont.

Devenue stratégique, la sécurité des lieux devrait être renforcée avec l’arrivée prochaine dans la ville, dit-on, de quelque 2 000 soldats de la garde nationale. Dans toute la Crimée, « des complexes de missiles BAL et Bastion sont installés, ainsi que des complexes S-400 », préviennent des affiches. Et la détention des 24 marins ukrainiens, transférés depuis lors à la prison de Lefortovo, à Moscou, a été prolongée jusqu’au 24 avril.

D’un côté, sur le continent russe, la petite localité de Taman s’est transformée en camp de base des ouvriers et concepteurs de l’ouvrage. De l’autre côté, Kertch, une ville de 150 000 habitants, éloignée de la capitale Simferopol, a vu sa situation géographique bouleversée.

L’antique cité criméenne, fondée au VIIe siècle avant J.-C. par des colons grecs, qui a vu défiler toutes sortes d’envahisseurs – des Ostrogoths aux Mongols en passant par les troupes hitlériennes qui l’ont martyrisée –, s’est retrouvée du jour au lendemain la moins enclavée de la péninsule. « Avant, nous étions “tout au bout”, ce n’est plus le cas ; maintenant, nous sommes “devant” », s’enthousiasme Maria Antichina, rédactrice en chef du site Kertch Info, créé il y a deux ans. Comme beaucoup ici, la jeune femme a rejoint les rangs des partisans de la Crimée russe.

Mais l’euphorie a ses limites. Le pont, sur lequel Vladimir Poutine avait fait demi-tour lors de son inauguration, sans mettre les pieds à Kertch, n’a pas encore suscité les retombées espérées. Les quatre ports de la ville paraissent à bout de souffle, et pas seulement à cause de l’arrêt des ferrys qui assuraient autrefois la liaison entre la péninsule ukrainienne et la Russie. Depuis l’ouverture du pont, il n’en reste plus que deux en activité, au lieu de douze.

Les quais sont rongés. Partout, les bâtiments tombent en ruines, y compris l’historique escalier, en cours de restauration, qui grimpe sur le mont Mithridate au centre de Kertch. On ne compte plus, dans les rues, les affiches « à vendre » ou « à louer ».

Changer les plaques

 

La « période de transition » s’éternise. « On aimerait bien que cela s’arrête », glisse timidement une mère de famille. Harassés par les changements de toutes sortes, des pièces d’identité aux plaques d’immatriculation en russe – qui ont parfois nécessité de faire la queue la nuit –, les habitants n’en ont pas fini avec les tracasseries. Les titres de propriété posent encore problème. Il a fallu s’habituer aussi à la disparition des cartes Visa. Les réseaux de communication étrangers se sont éteints. L’accès à Internet reste capricieux, sinon laborieux.

A l’approche du cinquième anniversaire de l’annexion, les autorités s’emploient donc à briser un sentiment d’isolement tenace. « Entre 2014 et 2019, 226 délégations étrangères ont visité la Crimée, de treize pays différents, dont l’Allemagne, la France, le Pakistan ou la Tchéquie », proclament des panneaux du centre de Kertch… sous une photo de Bachar Al-Assad et du chef de la Crimée, Sergueï Aksionov, nommé par Vladimir Poutine, prise en réalité à Damas.

Ou bien encore : « 6,8 millions de touristes sont venus en 2018, un chiffre record depuis la fin de l’URSS. » Des Russes du continent. Malgré le pont, unique échappatoire, ici comme partout ailleurs les Criméens restent coupés du monde extérieur.

Isabelle Mandraud  (Kertch - Crimée), envoyée spéciale)